Nous partons en
début d’après midi: premier arrêt à Aran pour visiter un
holy shrine. Difficile de trouver la définition précise de ce lieu.
Disons
qu’il ressemble à une mosquée mais pas de mirhab ni minbar. On vient y
adorer
un proche d’un personnage important d l’islam (pour les chiites du
moins)
enterré là, genre le frère d’un des 12 imams qui ont succédé à
Mahomet. On y
trouve dedans une cage dorée, une stèle. Tout brille dans une teneur
globale très kitch. Bien évidemment, nous ne savons toujours pas très
bien comment nous
positionner, pouvons prendre des photographies mais avec l’impression
permanente d’être en infraction.
Phanie et louna doivent se couvrir d’un
chador, donc de la tête au pieds, en plus de leur foulard. Le holy Shrine est tout en
mosaïques de teintes vertes. J’aime bien, Phanie moins.
Visite ensuit
d’une ville souterraine qui a servi aux habitants de se protéger des
assaillants il y a 1500 ans, en particulier des ouzbecs. Le réseau
souterrain comprend 4 km de galeries, sur 3 étages. Nous n’avons accès qu’à 200
mètres de galeries et la visite, guidée à posteriori à notre demande, est sans
intérêt.
Nous partons
alors vers le désert. Il fait toujours très chaud (jusqu’à paraît-il 46
degrés). Arrêt pour aller voir de près des dromadaires, une douzaine en groupe.
Ces bestioles sont quand mêmes comiques avec leurs grosses lèvres, leur long
cou et leur pelage en loques qui ressemble à une perruque mal ajustée.
Nous nous
arrêtons ensuite sur un immense lac de sel (il en existe plusieurs en Iran).
Paysage lunaire impressionnant, dans la lumière blanche du soleil. Le sol n’est
pas tout à fait sec mais craque sous nos pieds. Phanie et les enfants font une chorégraphie comique.
Nous parvenons
en fin d’après-midi au caravansérail, but de la balade. Moment magique: Louna vous en parlera.
Lever très
précoce le lendemain matin pour aller dans une partie de désert de sable. Nous
arpentons les dunes pieds nus, du vrai plaisir pendant 1 heure et demie.N ous
repartons vers Aran après un dernier arrêt pour aller retrouver quelques
chameaux et leurs petits (des chalumeaux ?).
Nous regagnons
l’hotel quitté la veille où nous avions laissé nos sacs. Après un tour dans un jardin (fin garden) typique perse, dont
le grandintérêt a été de pouvoir tremper nos pieds dans les canaux, nous
refusons poliment l’invitation du chauffeur de taxi, qui nous
emmène vers le terminal de bus, à diner et dormir chez lui. Nous attendons une bonne heure avant de
prendre un bus pour Esfahan à 3 ou 4 heures de là.
Avant le départ,
petit détour par l’ambassade de France pour nous déclarer. Mal nous en a pris, la femme qui nous reçoit nous demande
ce que nous faisons là alors que le ministère des affaires étrangères
recommande de ne pas venir en Iran précisément durant cette période. Comment ce
fait il que nous n’ayions pas annulé notre voyage ? Après cet accueil tout
en tact qui contribue à remettre en vibration la petite réserve parentale,
nourrie de la seule image qu’on nous donne de l’Iran depuis toujours, subie et
contredite par notre courte et intense expérience locale, la préposée de
l’ambassade nous dit qu’il serait mieux de repartir avant le 14, date de
l’élection présidentielle. Les enfants laissent glisser sur leur jeunesse et
confiance en leurs parents ce discours alarmiste et nous rejoignons la gare
routière, pour les adultes un pincement interne malvenu mais contenu et non
exprimé pour filer vers Kashan plus au sud, proche du grand désert, le
Dash-e-kavir.
Nous y parvenons en début de soirée, un vent chaud nous surprend
à la descente du car. Nous découvrons un hôtel magnifique, demeure ancienne de
la ville au centre de laquelle se trouve un jardin persan. Des grenadiers, un
bassin central avec jets d’eau (et parfois des pastèques immergées au frais),
des petites terrasses-banquettes avec coussins sur tapis disposées sous une
tonnelle. Il y fait tout de même chaud mais la fraîcheur combinée de l’eau et
des arbres estréellement
perceptible. Le bazar, lieu devenu incontournable, est assez tranquille et nous
y découvrons un ancien caravansérail absolument génial, tout y est beau, la
lumière du jour qui descend directement d’un puits de lumière, large, au sommet
du dôme, les marchandises exposées, l’agencement des volumes, les proportions,
le bassin central, la forme des arcades des deux étages. Retour le soir dans ce même bazar pour aller prendre un thé dans un autre
ancien caravenserail reconverti en tea house. Encore un endroit confortable et
super bea avec un bassin au centre et un petit jet d’eau. Nous y rencontrons
Amir, étudiant en littérature anglaise et française. Il nous invite chez lui le
lendemain, à Aran, tout près de Kashan.
Plafond du caravansérail du bazar
Visite des
maisons historiques de Kashan, éparpillées dans la vieille ville. Il fait 800
degrés et les ruelles sont désertes. Les maisons datent du XVIII ème siècle et sont incroyables. Plusieurs cours, des jardins avec bassins et
fontaines, des décorations avec plein de miroirs en mosaiques et des plafonds
en stuc plus beaux les uns que les autres. Les enfants jouent en courant de
salles en salles.
Visite aussi d’un ancien hammam recouvert de carreaux
bleus et verts, super beau.
Hammam
Hammam
Le lendemain
visite d'un village, à 1 heure de Kashan. Nous traversons une zone très
désertique avec des cailloux, des roches. L’endroit est aussi truffé de
militaires avec des barbelés, des miradors, des tanks et des batteries anti
avions au sol fixées vers le ciel comme de antennes de gros insectes. Apparemment
ces militaires protègent des sites d’extraction d’uranium.
Abyaneh est dans
une oasis au pied des montagnes. Joli village en pisé marron rouge. Ruelles
escarpées, canaux qui courent sur leur côté et des plantations en contrebas.
Les hommes portent des pantalons noirs légers larges, qu’on dirait faits de
crépon brillant. Nous nous baladons pendant 2 heures, il fait très chaud au
soleil mais à l’ombre sommes pas mal (Phanie et Louna ont tout de même toujours
le triste inconvénient d’avoir des manches longues et un foulard sur la tête).
Abyaneh
Abyaneh
Retour
directement à Aran où nous sommes accueillis par la famille d’Amir. Nous
croisons sur le chemin un chacal qui bondit de nulle part vers nulle part dans
le désert, efflanqué, les oreilles battantes, impressionnant de vélocité et
souplesse. Reçus en grande pompes par les parents, Amir, sa sœur de 13
ans, une voisine puis arrivent plus tard
les parents de la dernière. Nous mangeons sur le sol couvert de tapis comme il
se doit, couleur crème. La nappe en plastique a été posée puis super repas avec
éléments classiques riz, tomates cuites au four et aussi de la viande (de
l’autruche), bols d’herbes-feuilles de salades en tout genre. La boisson, que
l’on voit partout en iran, est un liquide lacté genre yaourt dilué, un peu
comme l’ayran turc mais moins salé et moins dense. Jade ne le boit pas, Louna a
du mal, pour les autres ça passe. C’est vraiment bon et le repas sympa. Louna
disparait rapidement avec les deux filles de sont âge qui lui apprennet un peu
de farsi contre français, Jade et Maolann suivent et disparaissent à
leur tour dans une chambre. Nous restons sur les grands fauteuils, Phanie côté
femmes et moi côté mecs, à boire du thé, manger des fruits. Nous restons finalement jusque tard en début de soirée car on
ne s’en va pas comme ça. Je fais une consultation dermatologique pour l'une des filles Le chauffeur de taxi qui finit par venir nous chercher me
montre aussi sa peau. Nous passons par chez lui pour que
je voie les pommades déjà essayées. Sa femme nous apporte des verres de
grenadine, que nous buvons dans la voiture, refusant poliment de franchir le
seuil de leur maison pour ne pas repartir pour quelques heures assis sur un
tapis. Les explications de traitement sur le capot du taxi avec mon
dictionnaire anglais-perse, au milieu d’un quartier du bout du monde sontfolkloriques.
Dans la série
chacun dans ses frontières et tout ira mieux, j’ai nommé le Turkménistan. Ce
pays, dirigé par un très gentil garçon, n’est pas tout à fait fermé puisqu’il
délivre (paraît il, restons méfiants) des visas et en particulier des visas de
transit de 5 jours, qui permettent de le traverser sans s’y attarder. Le but
est d’avoir l’autorisation de rejoindre l’Ouzbékistan via le Turkménistan. Pour
cela, il faut être en possession d’un visa pour l’Ouzbékistan, c’est fait
depuis quelques semaines à Paris, des photocopies du passeport, facile, des
photocopies du visa ouzbèque, c’est fait, des photos d’identité bad-face, we
have, un formulaire à remplir, nous n’avons pas, une feuille blanche pour
écrire à la main que nous voulons un visa, de transit avec lieux d’entrée et
sortie, nous avons.
Première
contrainte, s’assurer des jours et des heures d’ouverture. Facile, c’est le
dimanche de 9 heures à 11 heures, le lundi et le jeudi aux mêmes heures.
Deuxième étape,
se lever un peu tôt pour arriver à l’ouverture. Nous ne sommes pas mauvais,
juste un quart d’heure de retard sur l’heure prévue.
Troisième
épreuve, affronter les bouchons de Téhéran. Ici c’est touche-touche à toutes
les heures, le métro existe bien mais les stations sont rares (il n’y a que 3
lignes pour 15 millions d’habitants). Nous prenons donc le taxi qui met un
temps fou à rejoindre l’ambassade turkmène, les difficultés pour trouver la rue
prolongeant l’interminable parcours. Nous arrivons à 9 heures et demie en ce
dimanche, premier jour de la semaine. Pas de problème, l’ouverture est à 9
heures 30 et non pas 9 heures et, l’ouverture réelle ne se fera quant à elle
qu’à 9 heures 45.
Situation
suivante : identifier l’entrée de l’ambassade : fastoche, il s’agit
d’une ouverture carrée, de 50 cm de côté, à 1 mètre 40 du sol, barrée par un
volet de bois qui la découvre parfois permettant d’avoir accès à un
interlocuteur relativement invisible, sinon sombre et impassible. Dehors, une
vingtaine d’étudiants iraniens attendent, ils étaient déjà là à notre arrivée,
et un homme, un turc, qui manifestement travaille pour l’ambassade (ce n’est
pas évident d’emblée) ; il récupère les éléments du dossier à fournir
dehors sur le rebord d’une fenêtre. Premier problème, la photocopie du visa
ouzbèque doit être en couleur. Je fonce faire des photocopies avec Jade dans
une petite boutique difficile à trouver malgré le petit plan écrit par l’un des
étudiants, loin de l’ambassade (Jade court comme une championne, je transpire
comme un goret). Deuxième problème, se procurer un formulaire de demande. Les
étudiants sont collés sur la minuscule ouverture, nous finissons par avoir un
formulaire mais pas plus, il faut photocopier les autres.Je fonce trouver une photocopieuse,
plus proche (le noir et blanc convient), l’heure tourne et l’angoisse de voir
le volet de bois se refermer définitivement augmente quelque peu la production
d’adrénaline. La chemisette est collante, le dos ruisselle, les enfants lisent
comme des bienheureux (mais comment font ils pour rester si zen ?).
Nous remplissons les formulaires (pas trop compliqué à deux, et même à quatre
car les filles nous aident). Nous accédons enfin au fonctionnaire aimable comme
deux douanières bulgares. Il demande que les photocopies du passeport soient
aussi en couleur (le vérificateur des dossiers avait dit que les noir et blanc
suffisaient). Quelques suées plus tard nous donnons le dossier, il est onze
heures vingt et la minuscule lucarne est toujours entre ouverte. Le sympathique
agent nous redonne le dossier, il faut réécrire la demande de visa sur une
feuille A4 (nous avons été un peu négligeants à remplir notre demande sur un
plus petit format). Il est 11 heures 30 nous avons enfin fait une demande de
visa de transit.
Nous saurons si
l’épreuve est réussie à Mashhad en quittant l’Iran au nord est près de la
frontière avec le Turkménistan…pas de récépissé, juste l’espoir que cela
fonctionne, nous y croyons.
Pour rejoindre Téhéran, voyage en train,
1ère classe car il n’y avait plus d’autres places. Le tarif :
23 euros pour nous 5, il y a plus de 600 kilomètres. Les enfants jubilent de voir le thé, les petits gâteaux, le jus d'orange préparé pour chacun, les couchettes larges. Nous sommes contents de
retrouver le chemin de fer et la langueur du voyage. Terres très sèches, montagnes
arides, et toujours les moutons noirs en petits groupes avec un berger sous le
soleil exactement. Dans mon compartiment (pas de tirage au sort cette fois, je perds d'emblée) trois autres hommes dont un clérical.
Très impressionnant, l’homme porte un turban blanc, une barbe courte, mesure
tellement qu’il m’impressionne avec sa grande cape. Il est très sympathique
même si aucun mot n’est échangé. A l’arrivée du train à Téhéran à 6 heures du
matin, il m’attend avec ses acolytes sur la place de la gare pour me saluer.
Discussion courte dans le couloir du train avec un jeune à qui je dis que je
suis français. Il me répond qu’il sait et à la question de savoir comment il le
sait il me répond « everybody knows »…Téhéran, ville immense de plus
de 15 millions d’habitants. Nous ne prévoyons pas d’y rester, sauf le temps de
demander le visa pour le Turkménistan et essayer de rencontrer les parents d'une copine iranienne. J’ai sa mère au téléphone pendant que nous visitons le Golestan palace
(palais des fleurs) ancienne demeure des Shahs quasiment jusqu’à l’extinction
de l’espèce à la révolution en 1979. Nous prenons rendez vous pour l’après midi
dans le nord de la ville. Après un petit tour dans le palais, sympathique mais
pas excessivement foudroyant, nous allons vers le bazar tout proche. Beaucoup
de monde et un endroit où nous nous sentons bien. Jus de fruits frais (le
melon, the best), pique nique dans un jardin puis tour dans le bazar. Deux
étages, des gens partout mais on n’étouffe pas, nous somme toujours beaucoup
regardés, famille de touristes comme on n’en voit manifestement pas souvent, et
toujours autant de sourires bienveillants et de wellcome in Iran.
Golestan Palace
Nous
rejoignons ensuite la mère de notre amie. Elle nous reçoit dans une cafétaria. Elle
est extrèmement touchante et nous raconte la révolution de 1979, voulue par
beaucoup, le Shah étant un obscur despote, révolution récupérée par les religieux. Elle a
été virée illico du ministère des affaires étrangères où elle travaillait. Avec
son mari et ses deux filles elle s’est rendue en France, pour finalement
rentrer au pays en laissant à sa sœur ses deux enfants d’une dizaine d’années.
Le voile, les contraintes, l’envie de s’installer en France mais son mari,
architecte, n’a pas voulu partir. Une vie cassée, la nostalgie, les regrets de
n’être pas devenue française comme la plupart de ses amis. Une vie tapie,
bridée et toujours une certaine peur au ventre. Extrèmement émouvante. Elle ne
paraît pas terrifiée à l’idée que l’on reste dans ce pays pendant et après les
élections, la situation est cadenassée par les autorités, les candidats sont déjà
triés, le risque de protestations paraît minime. Elle espère qu’un changement
arrivera un jour mais a peur que cela soit d’une grande violence et ne le
souhaite pas. Elle paye le pot, nous indique une mosquée et un bazar à visiter
un peu plus haut encore dans le nord de la ville et repart, après quelques
étreintes éphémères, les yeux brillants. Cette vie tourmentée à fleur de peau
est bouleversante.
Nous partons en
bus pour rejoindre le pied de la montagne qui permet à Téhéran de n’être pas
encore une fournaise. Discussion de Phanie dans le bus, côté femmes, avec une
jeune iranienne qu a vécu 5 ans à Paris. Je discute côté hommes avec un jeune
de Téhéran qui travaille au ministère de l’énergie et me laisse ses coordonnées
pour le joindre en cas de problème en Iran. La mosquée est magnifique, couverte
de céramiques d’un vert bleu et dorée par la lumière du soleil déclinant. Nous
n’osons pas prendre de photos, c’est l’avertissement qui nous est revenu
plusieurs fois aux oreilles. Si la moindre partie d’une photo comprend un
bâtiment officiel (genre poste de police mais aussi gare ou tout immeuble ou un personnage de l’Etat (disons pour
simplifier un type en uniforme) vous êtes alors susceptible d’être interrogé.
Alors pas de photo dans les lieux publics, juste des milliards d’images qui se
bousculent agréablement dans nos têtes. Sur le côté de la mosquée le bazar,
hyper mignon, plein d’odeurs d’herbes en tout genre, des ampoules allumées dans
ce qui n’est encore pas la pénombre, des épices encore très odorantes. C’est
très beau, des successions d’arches déroulent le plafond, nos pas nous mènent
nulle part, tous nos sens sont en éveil, bienfaiteurs. Un thé dans un bel
endroit comme nous en avons vus plusieurs depuis notre entrée en Iran, avec des
banquettes couvertes de tapis, des fumeurs de chicha. Nous mangeons ensuite sur
le terrasse d’un restaurant, en hauteur, au dessus d’un rond point où les
voitures continuent de se faire des queues de poisson, les piétons du slalom,
l’air est juste entre tiède et chaud. Retour en métro vers l’hôtel. A cette
heure plus tardive il y a beaucoup
moins de monde qu’en journée et plusieurs femmes sont assises du côté hommes
sans que cela ne gêne personne. Car la religion d'état impose aussi la séparation des hommes et des femmes dans le bus ou le métro (pas dans les taxis collectifs...). La ségrégation dispose donc les femmes voilées à l'arrière des bus et des rames de métro, c'est terrifiant.
Programme pour demain administratif: demande du visa turkmène, signalement de notre présence à l'ambassade de France, il parait que ça se fait, puis départ pour Kashan à 250 km plus au sud.
Golestan
Palace
1979, révolution en Iran (photo archives prise à Yazd)
Khomeini prend le pouvoir (photo archives prise à Yazd)
L’accueil dans
l’hôtel n’est pas très chaleureux et on s'en veut d’avoir en continu cette
petite pression. Nous sommes en Iran dont la seule notion dont on dispose est
l’image renvoyée par tous les médias du monde, un pays d’extrémistes. Pourtant
nous sommes venus ici car savons que la réalité du terrain n’est pas celle là
mais c’est très difficile de se débarrasser du cliché qui colle à la peau du
mot Iran. C’est la rue qui va faire le boulot. Les gens sont extraordinaires.
Nous sommes regardés comme une attraction. Beaucoup de personnes viennent nous
demander d’où nous venons et sourient en voyant les enfants. Plusieurs viennent
nous souhaiter la bienvenue en Iran et
s’entretenir avec nous. Un étudiant en littérature française, accompagné
d’un ami et de sa copine, nous dit à quel point il voudrait venir en France, à
quel point les jeunes voudraient que la situation change ici mais ne savent pas
comment faire (« ils nous bloquent »). Ils savent très bien l’image
donnée de l’Iran à l’étranger. Désespéré aussi par le service militaire
obligatoire de 18 à 20 ans (« ils nous prennent les 2 plus belles années
de notre vie »). Nous faisons des photos et reprenons notre chemin vers la
mosquée bleue.
L’intérieur est
baigné des rayons du soleil et la lumière est magique. Nous y restons assez
longtemps car nous y sommes bien, tous les 5. Rencontre avec un
jeune ingénieur :il nous dit que 70% des jeunes ne
croient pas en dieu et nous assure que dans 3 ans, "c’est un secret", il y a aura
un printemps iranien. En sortant, nous croisons Mohammed, graphiste, avec qui
nous discutons assez longtemps: nous finissons par aller diner avec lui chez sa soeur le soir même.
Le matin, nous
avions eu beaucoup d’informations au point info touristes par Nasser. Il a vécu
10 ans en France et est enthousiaste. Il balaie nos craintes concernant les
élection présidentielles du 14 juin en disant que le contexte n’est pas le
même, que les touristes n’ont rien à craindre, que les iraniens ne sont pas des
talibans. Il semble assez agacé de l’image que l’on renvoie de son pays et
contribue un peu plus à notre apaisement interne déjà bien entamé par les
rencontres multiples et visites du jour . Il ajoute aussi, ce qui sera
redit par d’autres (et contredit aussi), que Louna n’a pas besoin de foulard.
Visite du
bazar couvert en deux fois. Des milliards de pistaches de tailles et variétés
différentes, des odeurs incroyables et l’impression qu’il y a encore plus de
trucs que dans les bazars turcs. Le batiment qui abrite le bazar est super
beau, nous reviendrons regarder tout cela de près. Visite le sur lendemain,
vendredi : C’est jour de prière et quasiment tout est fermé. Nous nous
retrouvons genre Grosjean comme devant mais pas tout à fait car nous pouvons
profiter du grand vide des allées pour mieux voir les puits de lumière tombés
des toits aux arches multiples, en briques de petite taille. Nous pourrions
nous perdre dans ce dédale sans
avoir peur du grosjean méchant loup.
Visite aussi
d’un village (kandovan) à 15 km de Tabriz, genre Cappadoce miniature, qui ne laissera pas
beaucoup de souvenirs ; quand on vient de Turquie on fait son craneur et on
dit bof devant les pâles immitations de la Cappadoce encore bien gravée dans
nos âmes misérables.
A 21 heures 30
Mohammed vient nous prendre en voiture à l’hôtel et nous nous rendons donc chez
sa sœur. Nous arrivons dans un grand appartement, immense séjour recouvert de
tapis, quelques fauteuils assez rococcos comme nous avons vus pas mal en vente
dans Tabriz. La sœur de Mohammed, la soixantaine, son fils de 40 ans et sa
femme, la femme de Mohammed nous accueillent comme si nous nous connaissions
depuis 20 ans. Nous dinons à même le tapis moelleux sur une nappe en plastique
fin à usage unique. Soupe de légumes et graines de barberries (rouges, sucrées,
vendues en vrac avec les épices et fruits secs et incorporées fréquemment dans
les plats iraniens) dont nous récupérons la recette, espèces de samosas puis
pastèque, fraises, concombres (ici mangés comme fruits). Les enfants se marrent avec les jumeaux
de Mohammed de 9 ans et leur cousin du même âge. Super soirée où Phanie est
invitée à enlever son foulard (ce que ne font pas les autres femmes). Nous
buvons du thé à la cannelle. A minuit et demi Mohammed nous ramène à l’hôtel,
après nous avoir offert un livre sur la ville de Tabriz. Nous sommes comblés la
soirée a été heureuse à la fois pour nous et pour les enfants enchantés.
Mohammed, qui voudrait tisser des liens entre tous les hommes, est assez ému.
Le lendemain,
thé dans d’anciens bains réaménagés, underground organisé autour d’une fontaine
intérieure. En Iran, le thé est servi non sucré. Les gens prennent des morceaux de
sucre entre les lèvres, jouent un peu avec puis boivent le thé qui vient se
sucrer dans la bouche.
Un taxi nous
emmène à la gare et au moment de le payer nous nous apercevons que ce n’est pas
un taxi mais juste un mec qui nous rend service et refuse l’argent proposé….
Lever matinal.
Nous remplissons le coffre de la Lada, the voiture nationale arménienne que
nous adopterions volontiers. Après à peine 10 km, le chauffeur nous désigne les
montagnes en face de nous, c’est l’Iran. La route se poursuit encore un peu le
long de la frontière. Une ligne de barbelés, une rivière rouge no man’s land,
une autre ligne de barbelés et de l’autre côté l’Iran. Nous sommes dans un long
couloir coincé au milieu des montagnes qui s’élèvent de part et d’autre. Le
taxi nous laisse à la frontière. Nous marchons 500 mètres à pieds, sacs sur le
dos. Nous sommes seuls. Passage arménien pour le tampon de sortie puis nous
traversons le pont qui enjambe la rivière argileuse. Le moment est intense,
l’appareil photo bien fourré au fond du sac.Phanie et moi sommes un peu tendus, Maolann se fait rabrouer
illico lorsqu’il se met à parler de Barack Obama, Jade commence à chouiner pour
je ne sais quelle raison, ce qui a le dont d’aggraver un tantinet notre tension
interne. Au milieu du pont, il fait chaud, très chaud déjà, Phanie et Louna se
voilent puis nous atteignons le côté iranien. Longues vérifications des
passeports, questions sur nos métiers, la taille des villes qui nous ont vu
naitre…Ensuite un policier nous fait attendre encore une demi-heure pour poser
sur nos passeports l’autorisation d’entrée. Une sangle du sac de Phanie se
coince dans le tapis roulant où les sacs sont passés au scanner. La sangle sera
finalement sacrifiée, l’homme qui vérifie le contenu des sacs sur son écran est
très beau et souriant. Nous passons enfin. Après un passage au bureau de
change, qui nous laisse des liasses de billets comme si nous avions commis un
hold-up, nous reprenons un taxi pour Tabriz. Nous sommes en Iran, grand moment,
les montagnes sont arides par endroits mais encore très vertes ailleurs avec
des champs de coquelicots. Le chauffeur nous offre du thé tout en conduisant. Petite pause pour se ravitailler. près d'une pompe d'essence. Des camions pleins à ras bord de pastèques et
de melons stationnent le long de la route. Tabriz est atteinte 200 kilomètres
plus loin, l’hôtel est loin du centre. Nous avons rêvé ce moment et nous nous laissons maintenant confondre par la réalité.
Le
lendemain nous rejoignons Goris dans le sud en taxi. Nous traversons les
montagnes toujours aussi vertes, superbes, parfois enneigées (c’est marrant
d’ailleurs de toucher la neige à cette époque et après avoir eu plus de 30
degrés la veille à Erevan).
Les cigognes sont installées ici avec dans leurs
nids des petits dont le nom m’échappe, appelons les des cigarillos. Arrêt à
trois reprises pour visiter des monastères, très beau pour le deuxième (Noravank) perdu
dans des canyons. Le premier (Khor Virap) se tient aux pieds du mont Ararat,
Saint Grégoire après avoir passé 13 ans dans un cachot y aurait posé la
première pierre de l’Eglise apostolique d’Arménie.
Khor Virap
Khor Virap
Noravank
Noravank
Orages incroyables sur la
route avec obscurité brutale et même grêle. Le chauffeur de taxi est d’une
patience dingue et nous mène à bon port malgré des routes parfois très
détériorées. Pour rejoindre le troisième monastère, que l’on visitera sans
beaucoup de lumière car les nuages et la nuit se sont combinés pour ne nous
laisser que peu de clarté, il a fallu (après plusieurs heures de route) descendre
dans une vallée profonde pour remonter de l’autre côté en prenant une route
cahotique.
N’ayant plus d’essence, le taxi est alors entré dans un village et
là nous nous sommes sentis propulsés dans un monde inconnu. Les hommes seuls ou
par groupes ont tous des têtes de tueurs, la terre des routes est détrempée et
glissante, nous croisons un troupeau de moutons noirs qui surgit de nulle part,
conduit par de enfants en bottes et en pull boueux. Le chauffeur de taxi tape à
différentes portes du hameau, ses mocassins dans la boue, et finit par trouver
la station service. Un homme, un œil vitreux, arrive avec un seau en plastique
noir et remplit le réservoir avec l’essence de son jardin. Nous quittons
l’endroit et je me dis que c’est ici qu’il faudrait un jour passer du temps.
Arrivés tard le soir dans une guest house, nous sommes accueillis comme des
pachas. L’endroit est joli et chaud. Nous partons manger dans un restaurant en
ville et là, truc de dingue. La sale principale est animée, grande fête pour un
anniversaire. Nous sommes en retrait mais plusieurs personnes viennent nous
tirer par la manche pour nous faire rentrer. Ils sont environ 70 et nous voilà
entrainés à danser, à manger et à boire de la vodka. Les gens nous
applaudissent, nous planons complètement, Jade s’installe très vite dans la fête, Maolann suit, Phanie et moi
aussi (vodka entrecoupée d’un fanta vert pomme ça déménage) et Louna pleure. Le son est trop fort, les gens
insistants, c’est trop intense pour la Loulou après une longue journée de route
sans déjeuner (il est 21 heures et nous sommes l’indignité parentale). Nous
partons discrètement (pas évident) pour aller manger trois pâtes et 2 frites
dans une pièce où nous sommes seuls, Jade pleure car nous avons quitté la fête.
Retour
à la guest-House et super soirée à boire le vin arménien offert par la maison
avec 2 polonais et 2 américains hyper sympas.
Le
lendemain nous rejoignons Méghri, en franchissant 2 cols supplémentaires. Nous
croisons de plus en plus de camions iraniens dont les fumées noires puepolluent
à fond comme celles des camions arméniens. Nous allons passer la nuit à Méghri
avant de traverser la frontière iranienne, roulements de tambour.
Arrivée
du train à Erevan sous la pluie. Les enfants se rendorment un morceau dans
notre hôtel en sous sol. Départ en taxi pour le monastère de Geghard à 20 km
d’Erevan. En décor le mont Ararat, situé chez les turcs, la frontière est juste
là. Les arméniens pourraient être une lamentation continue. Ils trainent comme
un boulet le génocide de 1915 très peu reconnu comme tel dans le monde. Les
turcs ne veulent pas en entendre parler pour plein de raisons. Le mont Ararat
enneigé est perdu dans les nuages et dans le cœur des arméniens. Drôle de pays
pris dans une tenaille par l’Azerbaïdjian qui se situe à l’est mais a aussi un
territoire du côté ouest. Rude pays qui n’est finalement que montagnes sans le
moindre littoral.
Nous
passons sur une route le long de laquelle sur la première portion les
moutons
remplissent leur rôle de viande sur pattes et nous pouvons en voir un
dont la
carotide est tranchée en deux temps trois mouvements, comme ça sur le
bord du
bitume.
Le
chemin est magnifique au milieu des montagnes vastes, vertes et colorées par
des fleurs violettes, jaunes ou blanches saupoudrées ça et là ou regroupées en
champs complets. Des troupeaux de moutons blancs, noirs, marrons et tout ce
qu’on peut trouver comme teintes mêlant ces tons se succèdent.
Le
monastère en pierres sombres est isolé dans les montagnes et la construction
est semitroglodytique avec des excavations. Dans l’une d’elles on trouve une
source d’eau. Très bel endroit sobre et à l’état brut. Des croix
spécifiques de l’église apostolique (les Katchkars) sont gravées directement
sur les murs de l’église, extérieurs et intérieurs et aussi sur les murs de
l’enceinte et des salles contiguës à l’église.
Dans une pièce attenante à la
salle principale de cette petite église, sorte de chapelle cachée, a lieu une
cérémonie religieuse. C’est l’étourdissement complet, nous sommes restés très
longtemps et nous aurions pu rester des heures, jusqu’à
la fin de cette interminable messe. C’est assez folklorique, très ritualisée
s’il faut le dire différemment. Un homme joue le premier rôle avec une crosse
d’évêque, une sorte de cape rigide comme celle des playmobils brodée d’or,
elle court le long de son corps jusqu’au sol. A ses côtés 4 ou 5 assesseurs en
tenue bleue l’assistent et tiennent pour certains d’entre eux un bâton à
l’extrémité duquel est disposé un disque métallique brillant sur lequel
viennent taper de petits objets aussi métalliques lorsqu’ils agitent leur
instrument ce qui lui procure un bruit de tambourin. Ce n’est pas cette mise en
scène qui nous tient en haleine mais les chants. Aux hommes qui s’expriment à
l’unisson répondent des femmes, au pied de l’estrade, elles sont six et
chantent à merveille sous leurs légers voilent. Leurs mélodies à plusieurs voix
sont extraordinaires, nous restons pétrifiés.
Visite
ensuite d’Erévan, ville pas très sexy. Nous passons cependant 2 heures
heureuses à visiter le musée d'art contemporain en plein air (et aussi intérieur), inachevé, bâti
en terrasses successives (le lieu est appelé Cascade) montant assez haut au dessus de la ville. Les
sculptures sont pour la plupart jolies ou attirantes (Botero par exemple) et
les enfants prennent autant de plaisir que nous à les regarder tout en
gravissant la colline sous un soleil de plomb.